Cette scène, tout le monde la connaît. Elle n’a rien d’un drame. Personne ne se lève le matin en se disant qu’il va jeter de la nourriture. Et pourtant, mis bout à bout, ces petits gestes du dimanche soir pèsent lourd. Beaucoup plus lourd qu’on ne l’imagine.
Personne ne le fait exprès
Les chiffres viennent du monitoring officiel des pertes alimentaires en Suisse, publié en 2025 par la ZHAW pour l’Office fédéral de l’environnement : chaque année, les ménages suisses jettent environ 80 kilos de nourriture encore comestible par personne. Quatre-vingts kilos. L’équivalent d’un caddie plein par mois, à peu près, qui part à la poubelle ou au compost alors qu’il aurait pu finir dans une assiette.
En argent, cela représente environ 600 francs par personne et par an. Pour une famille de quatre, faites le calcul : on parle de vacances, ou de plusieurs mois de courses.
Le plus frappant dans ces chiffres, ce n’est pas leur taille. C’est leur origine. On imagine volontiers que le gaspillage se joue ailleurs, dans les grandes surfaces ou les restaurants. En réalité, les ménages privés comptent parmi les principales sources de gaspillage alimentaire du pays. Autrement dit : la courgette du dimanche soir, multipliée par des millions de cuisines.
Et c’est plutôt une bonne nouvelle. Parce que si le problème se trouve dans nos cuisines, la solution aussi.
Ces deux petites phrases sur l’emballage
Une grande partie de ce que nous jetons part à la poubelle pour une seule raison : une date imprimée sur l’emballage. Or ces dates ne disent pas toutes la même chose, et la confusion entre les deux coûte cher.
« À consommer jusqu’au… », c’est la date limite de consommation. Elle concerne les produits sensibles : viande fraîche, poisson, charcuterie. Celle-là, on la respecte. Après la date, on ne joue pas. Petit détail qui change tout : rien ne vous empêche de congeler le produit avant cette date. Un émincé de poulet acheté jeudi, congelé vendredi, se retrouve tranquillement dans votre poêle trois semaines plus tard.
« À consommer de préférence avant… », c’est une tout autre histoire. Cette mention parle de qualité, pas de sécurité. Un yaourt, des pâtes, du chocolat, une conserve : passé cette date, le produit reste presque toujours parfaitement mangeable. Il peut perdre un peu de texture ou d’arôme, rien de plus. Foodwaste.ch le rappelle noir sur blanc : au lieu de vous fier aveuglément à cette date, faites confiance à vos sens. Regardez, sentez, goûtez une petite quantité. Un yaourt nature se déguste souvent sans problème une ou deux semaines après la date indiquée.
Nos grands-parents faisaient ça d’instinct. Ils ouvraient, ils sentaient, ils décidaient. Quelque part en route, nous avons remplacé le nez par l’imprimante.
Du 12 au 20 septembre, on essaie ?
C’est justement pour remettre ces réflexes au goût du jour que la Suisse organise, pour la première fois, une Semaine nationale contre le gaspillage alimentaire, du 12 au 20 septembre 2026. L’initiative vient de United Against Waste et de foodwaste.ch, et plus de 40 organisations du pays y participent déjà.
Le calcul avancé par la campagne donne le vertige : si chaque foyer suisse ne jetait rien pendant une seule semaine, environ 30 millions de repas seraient sauvés. Trente millions. En sept jours.
Alors voici une proposition simple : vivre cette semaine comme un petit défi personnel. Pas une punition, un jeu. Les organisateurs recommandent cinq gestes, et si vous suivez ce blog, vous allez sourire, parce que vous en pratiquez déjà la moitié sans le savoir.
D’abord, la liste de courses. On planifie ses repas avant de partir au magasin, et on achète ce qu’on va réellement cuisiner. C’est le principe même du batch cooking : une liste, un plan, zéro achat orphelin qui finira oublié.
Ensuite, le rangement. Un frigo où l’on voit ce qu’on possède est un frigo où rien ne se cache pour mourir en silence. Les produits les plus anciens devant, les nouveaux derrière. Deux minutes par semaine.
Troisième geste, vous le connaissez maintenant : lire les dates pour ce qu’elles disent vraiment, et laisser vos sens trancher quand la mention est « de préférence avant ».
Quatrième geste, cuisiner les restes avec un peu d’imagination. La courgette qui commence à mollir fait une soupe superbe, ou se glisse rôtie dans un plat de pâtes. Le pain rassis devient croûtons ou pain perdu. Peser ses portions aide aussi : cuisiner la bonne quantité, c’est ne rien avoir à jeter après.
Et enfin, partager. Un plat en trop, un voisin, une gamelle offerte à un collègue. La nourriture sauvée à deux compte double, au moins pour le plaisir.
Ce que ça change, concrètement
Reprenons la scène du début. Dimanche soir, le frigo ouvert. Sauf que cette fois, la courgette a été achetée avec un plan en tête, elle attend son tour bien visible au premier rang, et le yaourt « de préférence avant hier » a passé le test du nez haut la main. La poubelle reste fermée. Vous n’avez rien fait d’héroïque. Juste quelques habitudes, prises une semaine de septembre, qui sont restées.
Quatre-vingts kilos par personne, ça ne se règle pas en un jour. Mais ça commence toujours pareil : par un tiroir du bas qu’on regarde autrement.
Sources : Semaine nationale contre le gaspillage alimentaire, a-toi-de-jouer.ch · Beretta et al. (2025), Monitoring der Lebensmittelverluste in der Schweiz, ZHAW / OFEV · Les 5 conseils anti-gaspillage de foodwaste.ch · Plan d’action du Conseil fédéral contre le gaspillage alimentaire, admin.ch

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